À l’origine de cette vidéo, une initiative « feel good »

Au tout début de ce deuxième confinement, l’éditrice Sophie Nanteuil (@sophiefevrier sur Instagram) me propose de participer à une opération «bonne humeur », avec 29 autres femmes : « le Calendrier de l’Avant Avent 31 ».

Le principe est simple : chaque jour, du 1er au 30 novembre, une des femmes partage sur Instagram une publication « feel good » avec le hashtag #calendrierdelavantavent31. Le thème est libre, et il peut s’agir aussi bien d’une photo ou d’un texte que d’une vidéo. Les 29 autres repartagent ensuite la publication à leurs communautés.

J’ai dit oui de suite, et je me suis positionnée sur la date du 18 novembre sans savoir ce que j’allais proposer. Mais je commence à me connaître, alors je savais qu’il y aurait une touche de féminisme (une touche, juste ?).

Et puis l’évidence est venue à moi.

J’allais faire une vidéo pour mettre en avant les femmes du secteur de l’alimentation à Toulouse et autour. Parce que j’en avais marre de voir passer des reportages, des articles, des tables rondes où elles interviennent peu, voire pas du tout.

Je pense qu’il est important de mettre leur travail, leur passion et leurs engagements en avant.

Pour visionner la fameuse vidéo, c’est sur le compte Facebook de La Food Locale ici ou sur mon compte Instagram .

Pourquoi j’ai fait cette vidéo mettant en avant uniquement des femmes ?

1. Pour compenser leur absence (partielle ou totale) à la plupart des tables-rondes, conférences et autres débats en ligne concernant l’alimentation
2. Pour compenser leur absence (partielle ou totale) dans de nombreux articles et reportages sur la restauration et l’alimentation dans les médias
3. Parce que j’en ai marre qu’on me dise “j’en ai pas trouvé” quand je demande “où sont les femmes
4. Et pour j’espère en inspirer d’autres.

Les chiffres qui se digèrent mal

  • 47 % de femmes dans la restauration (source :
 RegionsJob 2019) et 5 % des étoilé·es Michelin sont des femmes.
  • Les hommes occupent 2/3 du temps de parole dans les médias (sources : INA, 2019)
  • Pendant le 1er confinement, seulement 20 % des experts dans les médias étaient des expertes.
  • Du côté des tâches domestiques, en 2019, 73 % des femmes déclaraient en faire plus que leur conjoint (oui, tout ça est lié)
  • Jusqu’en 2020, pour le Larousse, le mot « boulangère » désignait uniquement « la femme du boulanger ». Et « charcutière »? « La femme du charcutier ».

« Si tu ne vois pas le problème, c’est que tu fais partie du problème »

La fabuleuse histoire du concours de soupe

Il y a quelques jours, sur Instagram, je tombe par hasard sur un extrait de vidéo qui présente le «concours de soupe de campagne» qui a eu lieu à Mégève le 17 octobre dernier.
Cool, me dis-je alors. Quelle bonne idée.

Sauf qu’un détail (qui n’en est pas un) attire mon attention : j’ai l’impression qu’il y a beaucoup d’hommes dans ce jury. Ni une, ni deux, je fais quelques recherches et tombe sur sa composition.

11 personnes au total. 8 hommes. 3 femmes.
Étonnant. Mais bon, l’organisation a fait au moins l’effort d’intégrer 3 femmes au jury.

Sauf que cette histoire de soupe, je n’arrivais vraiment pas à la digérer. Comme un arrière-goût amer dans la bouche. J’ai vite compris pourquoi. Je me suis rendue compte que dans l’inconscient collectif, la soupe était reliée à une figure féminine.
Ou du moins, j’avais cette sensation.
Sensation que je suis allée confirmer. Sans expliquer pourquoi, j’ai fait un sondage sur mon compte Instagram personnel :

« Quand je te dis soupe, tu penses spontanément à :
– ta mère (ou ta grand-mère) / t
on père (ou ton grand-père) »

145 personnes ont répondu. Sur ces 145 personnes, 125 ont opté pour la première option.

85 % des personnes interrogées associent la soupe à une figure féminine.
27 % des membres du jury de ce concours de soupe sont des femmes.

Il n’y a pas un problème ? Si. Et c’est exactement la raison pour laquelle j’ai fait cette vidéo.

Qu’on ne vienne pas me dire que l’on ne pouvait pas trouver plus de femmes capables de faire partie d’un jury de concours de soupe.
Et si c’est vraiment le cas, pour l’an prochain, demandez-moi : je vous envoie des Toulousaines.

(Psst : je suis ensuite allée voir la composition du jury de la meilleure fondue, toujours lors de ce même événement organisé par Toquicimes : 12 personnes au total, dont seulement 2 femmes.)

 « Si tu ne vois pas le problème, c’est que tu fais partie du problème »

Éléments de réponses à celles et ceux qui n’incluent que rarement des femmes

« Mais on ne va pas mettre une femme juste parce que c’est une femme »

Ah bah si Jerry. Si, si, et re-si. Dans un reportage télé, dans une table-ronde, dans un article, dans une conférence, dans un film, dans un livre, partout. Bien sûr que si, on va aller chercher une femme parce qu’elle est une femme.

C’est même exactement comme ça qu’on donnera envie à d’autres de se lancer.
C’est même exactement comme ça que celles qui sont déjà là se sentiront plus légitimes.
C’est même exactement comme ça que certains hommes changeront d’opinion.
C’est même exactement comme ça qu’on fera évoluer la société.

« Ouais mais je n’en trouve pas des compétentes sur ce sujet-là »
Et bien cherche mieux.
Il n’existe pas un seul domaine, tu lis bien hein, PAS UN seul domaine où une femme n’a pas un éclairage pertinent à apporter. PAS UN.
Et dans le secteur de l’alimentation à Toulouse, je viens de te mâcher le travail. C’est cadeau, appelle-les de ma part.

« Ouais et bah j’en ai trouvé mais elles veulent pas »
Tu leur as demandé pourquoi ? Parce que si tu creuses un peu, tu verras que dans la majorité des cas, c’est parce qu’elles n’aiment pas se montrer, qu’elles appréhendent, par peur de ne pas être pertinentes, de dire une connerie. Pourquoi ? Nous sommes habituées depuis toujours à voir seulement des mecs s’exprimer. Et quand une femme s’exprime, elle a beaucoup plus de chance de se faire pourrir par la suite. Alors, de un, tu la rassures. Et de deux, tu fais en sorte qu’elle ne soit pas la seule femme dans une assemblée remplie d’hommes.

« Ouais mais du coup je dois en convaincre plusieurs ? »
Et bien oui Henri, tu vois c’est pas compliqué, t’as tout compris.

« Il y a des femmes qui ne se reconnaissent pas dans ce combat »

C’est très juste. Les pires propos sexistes que j’ai entendus jusqu’ici ont d’ailleurs été prononcés par une femme.
Oui, il y a des femmes et des hommes qui ne se sentent pas concerné·es. D’ailleurs, c’est peut-être aussi ton cas. Peut-être que tu lis cet article en te disant que je débloque, que j’en fais trop, que « roh ça va on peut plus rien faire ».

Dans ce cas, j’ai envie de te poser des questions simples. Tu as forcément une fille, une sœur, une femme ou une meilleure amie, que tu aimes par dessus tout et que tu estimes véritablement. J’aimerais que tu penses très fort à elle, maintenant.

Veux-tu que cette femme puisse réaliser ses rêves ?
Veux-tu que cette femme soit considérée à sa juste valeur tout au long de sa vie ?
Veux-tu que cette femme soit payée à la hauteur du travail qu’elle effectue, qu’elle soit entrepreneure ou salariée ?

Veux-tu que cette femme subisse des réflexions sexistes, humiliantes, dans le cadre de ses études ou de son travail ?
Veux-tu que cette femme souffre parfois/souvent d’un sentiment d’imposture, se dévalorise, minimise ses compétences et ne se sente pas légitime dans ce qu’elle fait ?
Veux-tu que cette femme se voit refuser un prêt bancaire pour un projet qui lui est cher juste parce qu’elle est une femme ?

Si tu as répondu oui à au moins une des trois premières questions et non à l’une des trois dernières, c’est que tu es concerné·e même si tu pensais le contraire. 

La carrière de mon arrière grand-père

Je n’ai pas connu les parents de ma grand-mère maternelle. Ils sont morts tous les deux bien avant ma naissance. Mais j’en ai beaucoup entendu parler. Enfin, de lui surtout. Mon arrière grand-père. Louis Lespine, alias « doudou », pour les intimes (c’est celui tout à gauche sur la photo, trouvée sur Google ahah c’est fou).

Qu’est-ce que j’aurais aimé le rencontrer. Avocat puis magistrat et Président du Tribunal de Rodez, mais aussi journaliste, rédacteur en chef du Télégramme (dont l’enseigne est toujours là, au 1 de la rue Gabriel Péri), il fut également l’un des premiers chroniqueurs radio à Toulouse. Il était quelqu’un de résolument brillant, et de définitivement gentil, selon toutes les personnes qui m’en ont parlé.

J’ai hérité du bureau sur lequel il a écrit tous ses articles, et peut-être aussi un peu de son amour pour les mots.

Ce n’est que très récemment que je me suis rendue compte que je ne savais rien d’elle, sa femme, la mère de ma grand-mère. Si ce n’est qu’ils étaient très amoureux.

S’il a pu construire cette immense carrière, s’il a pu passer tant d’heure à écrire sur ce bureau en bois massif, finalement, c’est en partie grâce à elle. Comme des millions d’hommes à cette époque, il n’a pas eu à se préoccuper du bain des enfants, de leurs devoirs, du ménage, des lessives, des courses, des repas. Aurait-il pu présider un tribunal et écrire autant d’articles s’il avait du le faire ?

J’ai dit «à cette époque», mais j’aurais pu l’enlever. Selon une enquête IFOP pour Consolab publiée en 2019, dans les couples hétérosexuels, 73 % des femmes déclarent accomplir plus de tâches domestiques que leurs conjoints. Et même « beaucoup plus » dans 44 % des cas.

Tu dois te dire que je sors complètement du champ de mon article. Que j’suis en train de flirter dangereusement avec le hors-sujet. Et bien non. Tout est lié.

Si, sur les bancs de l’école de cuisine Ferrandi, la parité est atteinte (il y a même plus de femmes en études supérieures), pourquoi seulement 5 % des étoilées Michelin sont des femmes ?

Que se passe-t-il entre le début de leur carrière et le moment où elles sont censées atteindre leur apogée ? La réponse est la même que pour cette question « pourquoi en France les femmes gagnent encore 24 % de moins que les hommes ? ».

La réponse  ? Un cocktail détonnant à base de trois éléments qui, contrairement aux apparences, ne riment pas forcément avec « belle carrière » : sexisme ordinaire, plafond de verre et tâches ménagères.

« Si tu ne vois pas le problème, c’est que tu fais partie du problème »

Conclusion 

Jacky Durand, pour Libération
« Enfin, souvenons-nous que ce sont des femmes qui ont formé les plus grands de nos hommes chefs. Paul Bocuse fit ainsi son apprentissage chez Eugénie Brazier, pilier de la cuisine lyonnaise. Que ce sont les épouses, les mères, injustement dans l’ombre qui participent grandement à la renommée des cuisiniers. Pour qu’il y ait davantage de cheffes, ce ne sont pas seulement les mâles aux fourneaux qui doivent changer mais l’ensemble de la société des hommes. »

Bibliographie | Pour aller plus loin

Les podcasts à écouter :

Les articles à lire

Les livres à dévorer

À toutes les femmes de la food à Toulouse qui ne sont pas dans cette vidéo

Cette vidéo n’est pas exhaustive, bien entendu, à mon plus grand regret. Si vous n’y êtes pas, c’est que les différents appels que j’ai lancés sur les réseaux sociaux depuis début novembre ne sont malheureusement pas arrivés jusqu’à vous. J’en ai lancé plusieurs, sur Instagram et sur Facebook, depuis début novembre.

Si mon travail, c’est la communication, écrire des articles n’est plus mon métier, et faire des vidéos ne l’a jamais été. J’ai préparé cette vidéo le soir, la nuit, parfois le matin très tôt, mais le taf avec Estelle à La Food Locale + mon bébé de même pas trois mois ne m’ont pas permis de faire du sourcing.

Il n’y aura à priori pas d’autres vidéos sur ce thème-là, ou du moins pas encore, et pas sous cette forme. Néanmoins, compte tenu de l’engouement des femmes qui m’ont contactée et de leurs messages, je me suis rendue compte qu’il y avait peut-être le besoin de se retrouver parfois entre femmes, dans ce secteur qui reste encore dominé largement par les hommes.

C’est la raison pour laquelle j’ai décidé d’ouvrir un groupe Facebook privé destiné aux femmes de la food à Toulouse. Pour échanger, faire du business, s’inspirer, et parfois se sentir moins seule. Si vous êtes gérante d’un établissement (restos, boulangeries, épiceries…), productrice, fromagère, boulangère, cheffe de cuisinie…  Écrivez-moi à bonjour@lafoodlocale.fr !